La Musicale décembre 2025 : Transmusicale Express

Edito
Pour ce dernier numéro de l'année, nous vous invitons à embarquer pour un voyage en train : locomotives sifflantes, rails vibrants, wagons, gares et tunnels...
Puisqu'un trajet n'est jamais qu'un changement de cadence, notre Musicale adoptera désormais l'allure tranquille des grands parcours : elle circulera en mode trimestriel, le temps de laisser mûrir de nouveaux itinéraires d'écoute. Entre deux parutions de La Musicale vous recevrez chaque mois une autre infolettre, comme un petit train express dédié à nos collections et à nos rendez-vous d'action culturelle.
Et à propos d'étapes, après un début de mois consacré à Miles Davis, deux arrêts vous attendent encore en décembre. L'enregistrement public de l'émission Métaclassique consacrée à la critique musicale. Puis un concert-écoute de disques autour des sonates de Scarlatti, au piano et au clavecin, proposé par le conservatoire Jean-Philippe Rameau. Nous serons heureux de vous y retrouver avant que ne s'amorce la longue ligne de l'an prochain !
Transmusicale Express
Le train sifflera une dernière fois
Le vinyle T 52 797 conservé à la Médiathèque musicale de Paris - Christiane Eda-Pierre renferme une mélodie un peu particulière. Au verso de la pochette, un texte accompagne chaque morceau. C'est ainsi que nous découvrons par exemple la plage 2 de la face 2 : "Par un après-midi de juillet 1975 dans un petit village de Bourguignons, le gardien du passage à niveau tire les barrières en treillis métallique puis la cloche annonce le train de Châtillon. La 140 C siffle dans le lointain et s'éloigne rapidement en direction de Troyes avec son train de céréales." Vapeur en France est composé uniquement d'enregistrements de locomotives à vapeur dont l'extrait décrit ci-dessus qui a été numérisé par le musée des chemins de fer anglais.
Ce disque de 1977 est une curiosité de nos collections mais n'est pas une production isolée. Il provient du label anglais Argo Transacord dédié entièrement aux enregistrements de trains. Le créateur de ce label, Peter Handford, né en 1919 dans le Kent, était à la fois ingénieur du son et passionné de trains. Pionnier de l'enregistrement du son en extérieur, il met d'abord ses compétences au service du cinéma et travaille avec les réalisateurs de la Nouvelle Vague britannique qui sortent les tournages des studios. Sa carrière se poursuit jusqu'à Hollywood où il reçoit l'Oscar du meilleur son pour Out of Africa en 1986. Parallèlement, dès les années 1950, Peter Handford reprend ses techniques mises au point pour le cinéma pour capter le son des locomotives. Ce qui n'était au départ qu'un passe-temps devient une une entreprise commerciale avec la création en 1955 du label Transacord (de transcribe/retranscrire et record/label) qui deviendra Argo-Transacord de 1961 à 1980 puis ASV-Transacord de 1981 à la mort de Peter Handford en 2007. Les cassettes et les CD succèdent aux vinyles et accompagnent notamment les circuits de trains électriques. Nos lecteurs non-ferrovipathes trouveront peut-être ce marché un peu niche. Et pourtant, les disques commercialisés par ces labels rencontrent leur public notamment grâce à la vente par correspondance dans des revues spécialisées telles que The Railway Magazine et Trains Illustrated.

Au-delà d'un défi technique, c'est le son d'une époque qui est archivé avec les dernières locomotives à vapeur. On y entend aussi les bruits de la campagne, des oiseaux, le vent dans les arbres et les cheminots au travail. C'est tout un paysage sonore qui nous est proposé. Mettez votre casque, fermez les yeux et vous voilà transporté à l'âge de la vapeur. Au fil du temps, le catalogue du label s'ouvre aux enregistrements de locomotives diesel et électriques. Il constitue aujourd'hui une formidable moémoire sonore du patrimoine ferroviaire. Et pour conclure, un extrait d'un autre poème ferroviaire de nos collections réalisé en 1961 par Peter Handford :
Il est 20h22, par un dimanche soir glacial, la 7017 - G.J. Churchward, une "Castle" de la série 230.000 (à simple cheminée) vient de s'arrêter doucement dans la gare, remorquant l'express Birkenhead-Paddington. Le chauffeur nettoie le tablier de la locomotive qui attend, s'occupe du feu et des injecteurs en vue de préparer la dernière partie du trajet qui, de cette gare, va le conduire à Londres, par une rampe ayant un pourcentage au départ de 6/1.000, suivie d'une autre rampe de deux milles (3 km 218) au pourcentage de 5/1.000 jusqu'à Saunderton, sommet de la côte traversant les Monts Chiltern.
Steve Reich ou la voix ferrée
Enfant, entre 1939 et 1942, Steve Reich traverse régulièrement les États-Unis en train pour rejoindre ses parents séparés. Adulte, il imagine ce qu'auraient été ces trajets s'il avait grandi en Europe : en tant que Juif, il aurait peut-être pris d'autres trains, ceux qui menaient vers les camps de la mort.
À la fois récit autobiographique, documentaire sonore et hommage aux victimes de la Shoah, Different Trains, œuvre mixte, associe un quatuor à cordes (le Kronos Quartet lors de la création), des témoignages enregistrés et des bruits de trains. Les inflexions des voix parlées sont échantillonnées, et le compositeur en transcrit la prosodie, transformant chaque fragment en cellule mélodico-rythmique confiée aux instruments. Le quatuor devient ainsi un prolongement du langage humain, principe que Reich nomme speech melody - la mélodie du discours. Trois quatuors pré-enregistrés, présents sur la partition d'ensemble, s'ajoutent pour épaissir l'ensemble et souligner les voix et le motif du train, entre sifflets, martèlement du rail et roulis obstiné.
L'œuvre se découpe en trois mouvements. Dans le premier, "America - Before the war", Reich puise dans ses propres souvenirs : deux voix (sa gouvernante et un ex-employé de la ligne New York-Los Angeles) et les trains de son enfance. Dans le deuxième, "Europe - During the war", l'écoute se tend avec des témoignages de survivantes de la Shoah, et le motif de train, accompagné de sirènes stridentes, sonne comme une mécanique mortelle. Puis il s'éloigne et il ne reste que les flammes : "Flames going up to the sky - it was smoking", une phrase répétée qui ouvre un vide terrifiant. Enfin, le troisième mouvement, "After the war", rassemble toutes les sources : les voix s'entrelacent comme pour constituer une sorte de mémoire collective. Les trains repassent une dernière fois, puis s'effacent, laissant l'auditeur avec son propre silence intérieur.
La partition est accompagnée d'un CD comprenant la bande-son, d'un plan de scène et de directives d'exécution. Il est demandé aux musiciens d'épouser la courbe exacte des voix, de respecter les phrasés ultracourts des fragments vocaux, ou encore de maintenir le motif du train avec précision. Quant à l'ingénieur du son, il mixe toutes les pistes en direct, spatialise les quatuors pré-enregistrés pour créer l'illusion de plusieurs ensembles, et hiérarchise les enregistrements, faisant ressortir tantôt l'alto qui double les voix de femmes, tantôt le violoncelle pour les voix d'hommes, tantôt les motifs du train ou des sirènes.

Documents empruntables à la médiathèque.
Reich compose ici avec la matière brute du réel, c'est ce qui fait la force de Different trains. Il ouvre la voie du réalisme musical où la bande-son devient archive, et les cordes, mémoire active. Au-delà du dispositif technique et du procédé compositionnel, la pièce médite sur le déplacement, le temps, la survivance. Le train y est moins une image qu'une trajectoire : mouvement biographique, mouvement historique. Les motifs répétitifs, signatures de Reich, y prennent une densité humaine inhabituelle, certes minimaliste, mais profondément narrative : sous les boucles résonnent des vies, des récits. La musique ne "raconte" pas la Shoah, elle la fait sentir. En trente minutes, Reich aligne le passé sur le présent dans un trajet qui contient tout un pan de notre histoire.
Le train de numérisation : voyage en coulisses des 78 tours
Dans les magasins de la médiathèque, les 78 tours patientent comme des passagers anonymes dans une grande gare de triage. Ils sont rangés par centaines, parfois depuis des décennies, alignés dans leurs boîtes, dans l'attente d'un grand voyage. Et puis, un jour, certains sont appelés pour entrer dans ce qu'on appelle, dans le jargon bibliothéconomique, le train de numérisation.
Avant d'embarquer, chaque 78 tours doit présenter son titre de transport. La musique doit être libre de droits, et pour cela, les auteurs décédés depuis au moins soixante-dix ans. Les bibliothécaires interrogent bases de données et sites spécialisés : dates de décès, pseudonymes, homonymes... L'histoire d'un disque peut parfois ressembler à un jeu de piste, car pour une chanson il peut y avoir plusieurs auteurs : compositeur, parolier, arrangeur, dont certains peuvent être complètement inconnus aujourd'hui ! On vérifie ensuite que l'enregistrement n'existe pas en vinyle dans les collections - auquel cas inutile d'en demander une version numérique. Enfin, ultime vérification : le catalogue de Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Si le morceau y circule déjà, la place dans le train sera réservée à un autre. Ce triple contrôle détermine quels disques pourront monter à bord. Notons que certains 78 tours semblent faits pour ce voyage, comme celui-ci, qui réunit Paris-Bâle, Train Bleu et Express de Roger Roger, ou encore celui-là, qui met en avant Le disque et le train d'Henri de Bornier.

Des 78 tours dans les magasins de la médiathèque.
Une fois sélectionnés, les disques prennent place dans un tableau Excel : le bordereau. Chaque ligne est une place attribuée, chaque colonne une information indispensable à la suite du trajet : auteur, titre, label, cote. C'est le manifeste du train, le document qui accompagnera tout le convoi. Le bordereau est ensuite transmis au CCPID, Centre de Coordination des Projets en Informatique Documentaire, où le chef de projet numérisation vérifie que tout est cohérent et bien complet : pas d'erreur, pas d'oubli, pas de wagon mal accroché. Et lorsque la vérification est complète, le signal passe au vert : le train peut quitter la médiathèque.
Comme un wagon de fret qui s'arrime au quai, le prestataire arrive alors avec ses caisses, dont le nombre correspond à la volumétrie calculée. Les 78 tours y sont soigneusement calés et protégés pour le transport. À l'extérieur, ils passeront entre les mains des techniciens qui les feront changer d'époque...
Quelques semaines plus tard, la médiathèque reçoit un disque dur, chargé de fichiers soigneusement numérisés et accompagnés de notes techniques. Les bibliothécaires deviennent des contrôleurs finaux : ils écoutent, vérifient la qualité, identifient les éventuels défauts. Et quand tout est validé, le CCPID assure la mise en ligne. Les fichiers sont dorénavant écoutables sur internet, sur le portail des bibliothèques spécialisées et aussi sur Gallica. Le voyage s'achève là, au bord de ces quais numériques où les 78 tours, tout en étant préservés des risques de détérioration, sont désormais accessibles à tous !
Partageons avec nos lecteurs une petite fierté : la Médiathèque musicale de Paris a lancé sa première campagne de numérisation de 78 tours dès 2007-2008, avant même la Bibliothèque nationale de France. Une avance dont l'équipe se souvient volontiers !
Le rabicoin

Voyage en URSS est une remarquable collection qui met à l'honneur le patrimoine musical instrumental et vocal des peuples de l'URSS en 10 volumes. Publiés initialement par le label russe Melodiya et édités en France en 1983 par Le Chant du Monde, les disques invitent au voyage (en train comme le laisserait entendre la pochette ?) à travers la plaine de l'Ukraine, les montagnes Géorgiennes, les rives de la Lettonie ou la vaste Sibérie. Une illustration et une présentation des nombreux instruments populaires joués complètent chaque volume. À écouter sur place.
Le fil de la saison
(agenda culturel)

Cycle Miles Davis : du 20/11 au 30/04
Enregistrement public de l'émission Métaclassique : "Critiquer" 13/12
Scarlatti : concert piano et clavecin + écoute de disques 17/12
Bruits de fond(s)
(nouveautés dans nos collections + monticule musique, forum des nouveautés livres et partitions)
Fermetures éclair et horaires d'hiver

La médiathèque sera fermée les 25 décembre et 1er janvier (comme toutes les bibliothèques du réseau). Et du 23 décembre au 3 janvier, pendant les congés scolaires, elle sera ouverte du mardi au samedi de 13h à 18h. Retour aux horaires habituels à partir du 6 janvier.
Voisins et partenaires
La MMP pratique
La Médiathèque musicale de Paris - Christiane Eda-Pierre est ouverte du mardi au samedi de 12h à 19h.
Accès métro-RER : Les Halles-Châtelet | Sortie 5 Porte Saint-Eustache.
Si vous êtes perdus, appelez-nous au 01 55 80 75 30 :)
Et pour nous écrire, c'est par mail à mmp@paris.fr
Découvrez le site internet de la MMP ! Vous trouverez aussi sur le portail des bibliothèques parisiennes tous les services et infos pratiques, un accès au catalogue des bibliothèques de prêt, au catalogue des bibliothèques patrimoniales et spécialisées et à la bibliothèque numérique. Enfin, vous y trouverez l'agenda des bibliothèques, une page spéciale musique, et une autre pour le cinéma.
© 2025 Médiathèque musicale de Paris - Christiane Eda-Pierre
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