La Musicale février 2025 : Silence is sexy

Edito
Le silence est au cœur de la musique et de l'écoute. Ce numéro de La Musicale explore cette dimension essentielle. À travers l'audition intérieure, cette capacité à entendre la musique mentalement ; puis dans les chambres anéchoïques, où le silence absolu est une expérience sensorielle unique ; enfin, avec le célèbre 4'33" de John Cage, qui défie la notion de silence musical. Trois facettes du silence, révélatrices de notre relation à la musique.
Deux expos à voir en février. L'une sur le silence à la Cité des sciences et de l'industrie. L'autre, qui marque le début du centenaire Marius Constant, organisée avec la Maison de la Musique Contemporaine à la médiathèque du CNSM de Paris, où seront exposés quelques documents du fonds d'archives du compositeur conservé à la MMP !
Silence is sexy
Chut, on chante
Le silence n'est pas simplement une absence de son, mais un élément actif du rythme. Lorsqu'un professeur demande à un enfant débutant de solfier les silences à voix haute (par exemple "chut" pour un temps, "chu-ut" pour deux temps, ou encore "et" pour un contretemps), cela peut sembler paradoxal, mais c'est pour lui faire comprendre la continuité du flux musical. Au lieu d'attendre en silence que le silence passe, il le prononce et, ce faisant, l'intègre activement dans sa conscience rythmique et se rend compte de sa durée. Prononcer le soupir ou la demi-pause, c'est en quelque sorte un exercice de transition entre deux états musicaux : l'immobilité du silence et l'activité du son. Puis, avec la pratique instrumentale, le silence ne se prononce plus et devient naturellement respiration.
Chose à peine imaginable, à l'autre bout de ses études, on observe le phénomène inverse : l'élève est capable de chanter la musique en silence, à la simple lecture d'une partition, sans avoir besoin d'écouter le son physiquement. Cette capacité à entendre la musique "dans sa tête" s'appelle l'audition intérieure, ou l'écoute intérieure, et c'est un concept essentiel dans la formation musicale. Et même, plus qu'un concept, un objectif.
Au fur et à mesure de l'apprentissage, cette compétence s'acquiert à l'aide d'exercices de difficulté progressive. De la même manière que lorsqu'on lit un livre, nos yeux et notre cerveau ont toujours de l'avance, c'est d'abord par la lecture régulière et soutenue que l'on peut entendre la musique, comme par exemple dans cette scène du film Amadeus, où Salieri découvre les partitions de Mozart apportées par Constanze. D'autres exercices complètent la formation : mémorisation d'intervalles, dictées en tous genres, puis étude des structures, de l'harmonie, et analyse des langages musicaux des compositeurs pour appréhender les styles.

L'audition intérieure fait bien sûr appel à la mémoire épisodique, à la représentation des sons déjà entendus ; mais aussi à la mémoire sémantique, qui permet au musicien d'imaginer des sons qu'il n'a jamais entendus réellement, mais qui se basent sur ses connaissances. Bien plus qu'une simple image visuelle des notes, il s'agit d'une reconstitution mentale du son dans toutes ses composantes : la hauteur, le rythme, l'harmonie, le timbre, l'intensité, le phrasé... et ces composantes sont aussi celles de l'imagination sonore, de la création.
Par cette capacité, un interprète peut anticiper la musique avant même de la jouer, comprendre l'intention musicale et ajuster son interprétation. L'audition intérieure est aussi essentielle pour l'improvisation, en jazz ou dans les musiques traditionnelles, qui suppose d'imaginer et entendre préalablement ce qu'on va jouer. Enfin, c'est ce qui permet aux compositeurs d'écrire la musique sans l'aide d'un instrument, avec uniquement du papier, un crayon et une gomme. C'est grâce à son audition intérieure très développée, associée à sa force créatrice, que Beethoven, enfermé dans le silence de sa surdité complète, a pu continuer à composer.
Vous avez dit anéchoïque ?
La Musicale vous invite à un voyage dans les profondeurs du silence. Et pour ce faire, il faut une chambre particulière puisqu'elle doit être sans échos. Pourquoi et comment ? Le compositeur et chef d'orchestre Pierre Boulez, dont le centenaire de la naissance est célébré cette année, avait en tête de révéler la musique sous des formes innovantes en créant l'Ircam, l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique, en 1977, sous la présidence de Georges Pompidou. La plus grande partie du bâtiment est située sous la fontaine Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely de la place Igor Stravinsky, à plus de 16 mètres de profondeur, afin d'éviter les sons parasites. On y trouve notamment une chambre anéchoïque, salle sans échos, appelée aussi "chambre sourde".
Son rôle principal est de mesurer le rayonnement de la source sonore. Le son se propage dans la pièce sans réflexion, ainsi la précision de la mesure du champ acoustique d'un instrument de musique est maximale. De même, des mesures de sons de toutes sortes peuvent être réalisées dans les meilleures conditions, puisqu'il n'y subsiste qu'un bruit résiduel de 15 décibels. Des professionnels y testent des microphones, les bandes passantes des enceintes, et tous les appareils qui peuvent améliorer la qualité de son. Et pour les amoureux du monde virtuel, la chambre anéchoïque offre aussi une écoute 3D adaptée aux deux oreilles, permettant le perfectionnement des appareils de la réalité virtuelle ou augmentée. Cette chambre serait "une sorte de 'boîte dans une boîte', montée sur des silentblocs en néoprène". Toutes les parois sont recouvertes de dièdres de 90 cm de long en laine de verre, faisant penser à une ruche. Une passerelle métallique fixée au-dessus du sol traverse la salle et permet de se déplacer. Ceux qui font l'expérience de la visiter témoignent du sentiment étrange d'entendre leur propre déglutition comme un torrent, le son de leur respiration s'amplifier, les battements cardiaques résonner tels des tambours, ou les gargouillis de leur ventre faire une musique tonitruante. Moment fascinant pour certains, angoissant pour d'autres, qui réveille peut-être une mémoire ancienne, remontant à l'état fœtal, lorsque les sons perpétuels de l'organisme maternel nous donnaient le premier tempo de la vie.

L'Ircam et sa chambre anéchoïque. Test dans la chambre anéchoïque des Laboratoires Orfield.
Cette chambre anéchoïque n'est pas la seule au monde. Mais elle fait le pont entre les arts et les sciences, et c'est ce qui la rend magique ! Aux États-Unis, les laboratoires Orfield dans le Minnesota ont eu le record du monde Guinness 2004 des lieux les plus silencieux du monde dont le bruit de fond enregistré est de -9,4 dBA. On y teste les sons d'objets modernes rappelant La complainte du progrès de Boris Vian : des machines à laver, des motos, des ventilateurs, des valves cardiaques ou des téléphones portables ! La Nasa utiliserait une chambre similaire pour tester ses astronautes. Mais depuis 2015 c'est Microsoft qui détient le record, leur chambre est située au sein du Campus Redmont, dans l'état de Washington, et le son le plus bas et de -20,6 dBA.
Silence, on écoute
Si, comme pour toute œuvre musicale, il fallait en déterminer la meilleure interprétation, les auditeurs de 4'33" seraient probablement perplexes. Parce qu'il n'y a de silence total que dans le vide, cette œuvre révolutionnaire invite l'auditeur à prendre conscience des sons ambiants, transformant le silence apparent en expérience sonore unique.
Pour John Cage, "la pièce n'est pas silencieuse [...] elle est pleine de sons ; mais de sons auxquels [il] n'avai[t] pas pensé au préalable, qu['il] enten[d] pour la première fois en même temps que les autres les entendent. Ce que nous entendons est déterminé par notre propre vide, notre propre réceptivité". Il ne se contente pas de demander d'écouter le silence, il le théâtralise. Ainsi, lors de la première représentation de 4'33", le 29 août 1952, David Tudor s'installe sur la scène à ciel ouvert du Maverick Concert Hall dans l'État de New York. Il ferme le couvercle du piano, indiquant le début du premier mouvement. Il soulève et rabat le couvercle par deux fois, tourne les pages d'une partition sans notes... puis se lève au bout de 4'33" pour recueillir les applaudissements du public, qui n'avait pas été si dérouté depuis Le Sacre du Printemps.
"Ce qu'ils ont pris pour du silence, car ils ne savent pas écouter, était rempli de bruits au hasard", ajoute Cage. "On entendait un vent léger dehors pendant le premier mouvement (30''), des gouttes de pluie se sont mises à danser sur le toit pendant le deuxième (2'23''), et pendant le troisième (1'40'') ce sont les gens eux-mêmes qui ont produit toutes sortes de sons intéressants".

Alphonse Allais avait déjà imaginé en 1897 une pièce silencieuse intitulée Marche Funèbre Composée pour les Funérailles d'un Grand Homme Sourd, avec des portées vides. Plus improbable, une bande dessinée de 1932 représente un garçon qui cesse de travailler son piano pour composer une pièce faite entièrement de soupirs. Le dessinateur s'appelle Hy Cage !
C'est en 1948 que Cage évoque pour la première fois le projet de composer un morceau de silence ininterrompu, Silent Prayer, de trois ou quatre minutes et demie (la durée d'un vinyle de 30 centimètres). Quatre ans et demi plus tard naîtra 4'33", fruit de l'humour doux de Cage, d'un peu de contradiction américaine, de dadaïsme et de beaucoup de philosophie. La deuxième guerre mondiale s'est achevée, et la défaite du Japon face aux États-Unis a pu permettre de faire émerger une vague de pensée proche du zen japonais. Car sur un plan philosophique, on peut penser que le vide de 4'33" se rapproche de la méditation. L'influence de Satie et de Luigi Russolo est considérable ; ou encore celle de David Thoreau : "les sons les plus communs et les plus pauvres produisent le même effet sur des oreilles fraiches et saines que la musique la plus rare". Dans son essai sur Thoreau, Charles Ives évoque "un grand musicien". Et son écoute des sons de Walden Pond comme une pièce musicale préfigure déjà 4'33".
De nombreux artistes se sont inspirés de cette approche : Ono et Lennon, avec Two minutes silence ; Luc Ferrari, dans Presque Rien, enregistre un paysage du bord de mer, et met au crédit de Cage l'explosion de ses idées musicales. Pour Kyle Gann, "Cage a réussi à faire passer son message. Qui, à part Thoreau peut-être, a pris conscience qu'il y avait autant à écouter ?"
Le rabicoin
À l'occasion des 80 ans de la libération des camps de concentration, voici un disque de 1964, "Marcel Marceau parle : l'art du silence". Le célèbre mime, dont le père a été déporté et tué à Auschwitz, s'est engagé dans la Résistance, a aidé à faire passer des enfants juifs en Suisse, leur apprenant à s'exprimer en silence, par des gestes. Par la suite, incapable de parler de son histoire, il s'est perfectionné dans le mimodrame. Ce disque fait partie d'une série d'entretiens édités sur 33 tours 17 centimètres, parus entre 1961 et 1978 sous le label Disques Culturels Français / Hugues Desalle.
Le fil de la saison
(agenda culturel)

Marius Constant en quelques traits, exposition du 4 au 14/02
Concert lyrique : Bizet dans tous ses états, par le conservatoire du 20e arrt. 07/03
Atelier d'écriture de chanson avec la compagnie Jolie Môme 08/03
Bruits de fond(s)
(nouveautés dans nos collections + monticule musique, forum des nouveautés livres et partitions)
Voisins et partenaires
La MMP pratique
La Médiathèque musicale de Paris - Christiane Eda-Pierre est ouverte du mardi au samedi de 12h à 19h.
Accès métro-RER : Les Halles-Châtelet | Sortie 5 Porte Saint-Eustache.
Si vous êtes perdus, appelez-nous au 01 55 80 75 30 :)
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