La Musicale janvier 2025 : La discothèque rose

Edito
La Musicale salue le passage à l'année 2025 en couleur ! Mais pas n'importe laquelle. Classée dans les couleurs chaleureuses, sensuelle et délicate en robe ou en fleur, aussi élégante en soldat qu'en panthère, le rose rappelle un esprit de paix et d'amour. Mais pourquoi intéresse-t-il, séduit-il, dérange-t-il autant ? Est-ce parce que, comme l'exprime Chapell Roan dans Pink Pony Club, il serait un symbole rassurant pour des communautés rejetées ? Ou bien est-ce parce qu'il apporterait équilibre, créativité, optimisme et sens collectif au point d'être choisi comme titre pour une célèbre méthode de piano ?
Et pour continuer à écouter la vie en rose, la MMP poursuit son cycle de conférences sur le jazz à Los Angeles, avec une conférence sur "The World Stage" le 16 Janvier. Le 18, c'est l'étrange collaboration Zappa-Boulez qui sera abordée. Puis, les Nuits de la lecture nous ramèneront au Sunset Boulevard le 23 pour une performance littéraire et musicale. Enfin, le 31, la MMP sortira son gramophone pour accompagner une conférence-concert en hommage à Georges Bizet.
La Discothèque Rose
Bouquet de roses
Le rose séduit, dérange, suscite de nombreuses discussions. Certains le voient comme la plus ancienne couleur, comme le montre une étude sur des roches de plus d'un milliard d'années où l'on a retrouvé des pigments de rose vif ! Pour d'autres, comme l'historien Michel Pastoureau, son existence remonte à la fin du Moyen-Âge, peu après l'arrivée d'une "teinture importée des Indes, puis du Nouveau Monde : le bois de Brésil". Dans son ouvrage Le Rose, histoire d'une couleur, il décrit une miniature du 14e siècle qui représente une danse collective du Moyen Âge, la Carole, accompagnée de chants et de sauts, où les hommes sont tous vêtus de rose. À cette époque, la couleur rose, très appréciée, est perçue comme très élégante.
Plus tard, les aristocrates européens l'arborent afin de se démarquer du peuple. Le rose devient un marqueur social, qui rappelle le romantisme et la délicatesse. Au 18e siècle, Madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV, femme lettrée et amoureuse des arts décoratifs, encourage la diffusion de la couleur, par ses habits, ses carrosses et sa signature, en rose. À la même époque, les horticulteurs créent des roses roses, qui donneront leur nom à la couleur qui n'en avait pas.
C'est finalement dans les années 1930 que le rose se gentrifie, puis devient exclusivement féminin après la seconde guerre mondiale, dans un but uniquement commercial. En effet, en proposant des vêtements et des jouets aux enfants dans des couleurs dédiées à leur genre, les familles ne les transmettent plus à leurs enfants de manière indifférenciée. Le rose devient populaire, par le biais du jeu du marketing. Marilyn Monroe un peu plus tard, dans Les hommes préfèrent les blondes, le magnifie dans la sensualité qu'elle évoque, en chantant Diamonds are a girl's best friend.
L'amour, la féminité, la sensualité sont donc le credo dédié au rose des temps modernes, mais aussi la joie et l'humour ! Dans les années 60, la Panthère rose, dont la musique a été écrite par Henry Mancini, est aussi un exemple de joie et d'originalité. Car la Panthère rose est une panthère mâle. Le rose n'est plus seulement attribué au genre féminin. De même, dans le dessin animé Barbapapa des années 70, le père est rose. Le mouvement Flower Power use du rose et son esprit se diffuse dans ces représentations masculines, qui rappellent un esprit de paix et d'amour.

La Pompadour. Marilyn Monroe. M. Lil Peep. Cam'Ron.
Dans le conte musical pour enfants Le soldat rose, c'est un esprit de paix tourné vers les enfants que le rose contribue à diffuser. Le chanteur -M- et son album Qui de nous deux, sorti pour la naissance de sa fille, va aussi dans le sens de la sensibilité affichée. Lil Peep, l'un des grands rappeurs de la fin des années 2010, quant à lui, se démarque des conventions du rap par ses cheveux teints en rose et ses couleurs vestimentaires vives. De même Cam'Ron s'habille en rose, et a créé sa propre couleur "Killa-Pink" chez Pantone et ses sneakers roses chez Reebok, se définissant comme un fabuleux gangster. Et pas encore aussi connu mais ayant conquis le public de la Médiathèque musicale de Paris en novembre dernier, Célestin, tout de rose vêtu, affirme son univers poétique, écolo et marginal.
House of Roan
Chappell Roan a un peu tout fait en rose : se déguiser en papillon rose à Coachella, piquer le monopole du chapeau de cowboy rose à Harry Styles et sortir un single grandiose intitulé Pink Pony Club.
Ce disque a une histoire particulière. Chappell Roan, petite fille du Midwest, signe avec Atlantic à l'âge de 17 ans, sur la foi d'une chanson de pop dépressive qu'elle a écrite dans sa chambre et en 2017 elle sort son premier EP. C'est à ce moment qu'elle s'installe à Los Angeles pour vivre en tant que lesbienne. Ce qui l'encourage certainement dans son souhait de s'orienter vers un style musical plus festif. Elle s'associe alors avec Daniel Nigro, auteur et producteur pour Olivia Rodrigo, Kylie Minogue, Sky Ferreira... Pink Pony Club fait partie des chansons issues de cette collaboration et sort en avril 2020. Elle rencontre un succès de haute estime, mais ce n'est que quatre ans plus tard, après la sortie de son premier album, The Rise and Fall of a Midwest Princess, que Pink Pony Club se hisse dans les meilleures ventes.
L'histoire que narre la chanson et celle de la chanteuse sont difficilement dissociables. C'est une histoire très classique, un topos des récits gays. On le retrouve dans les séries de Russell T Davies ou dans des chansons comme A-Z de Tracey Thorn ou London des Smiths. C'est celui du départ pour la grande ville, la découverte d'un lieu accueillant, loin de l'homophobie de la campagne ou de la "petite ville" que chantait Bronski Beat. Ici Roan trouve un club accueillant - "un endroit spécial" - où elle devient go-go danseuse. Et de fait, la chanson rend à merveille la progressive entrée dans la frénésie de la danse. Le piano un peu maniéré de l'ouverture laisse la place à une ligne de synthé remonté tout droit de 1983 et à un beat disco-pop irrésistible sur lequel Chappell fait la démonstration de ses capacités vocales : de la diva camp accompagnant le pic d'une soirée ou imitant les cris de sa mère horrifiée par son nouveau métier - "God, what have you done ? / You're a pink pony girl, and you dance at the club". Clairement, quand elle chante "I'm gonna keep on dancing" on a envie que ça ne s'arrête jamais.

Au "Pink Pony Club", "les garçons et les filles peuvent tous·tes être des reines tous les jours". Comme le montre le clip dans lequel apparaissent Pork Chop et Meatball, le drag est omniprésent dans son œuvre. Des drags queens locales sont invitées sur la tournée et Roan est la reine des déguisements : fée, lutin, papillon, mais surtout pom-pom girl et cowgirl. De Beyonce à Lil Nas X, le cowboy a fait son grand retour dans la pop. Et plus spécifiquement, le cowboy gay, la cowgirl lesbienne : cette dernière est une figure classique de la culture depuis la comédie musicale Calamity Jane (et sa chanson Secret Love) jusqu'à Cowboy Like Me de Taylor Swift (certaines paroles, comme "The skeletons in both our closets" ou "Takes one to know one", ont résonné pour les communautés queer).
Ce tube est donc l'histoire d'une transformation : celle où l'on devient qui l'on est. Il témoigne aussi d'un mouvement plus général où la pop est devenue un refuge pour les personnes queer. La pop devient un safe space comme les maisons dans la culture ball, comme le club dans la chanson.
La Méthode Rose est-elle fanée ?
Des études ont montré que les couleurs ont une influence sur l'humeur, le comportement et même les fonctions motrices. Le rose, classé dans les couleurs chaleureuses, apporterait équilibre, créativité, optimisme et sens collectif. Est-ce pour cela que la Méthode Rose pour piano débutants d'Ernest Van de Velde a connu un tel succès depuis sa création en 1901 ? Peut-être. Mais cela serait réducteur, car cet homme qui était à la fois compositeur, chef d'orchestre, fondateur des éditions Van de Velde, était aussi un pédagogue renommé, auteur également du Petit Paganini, célèbre méthode pour violon.
L'ouvrage a traversé gaiement le siècle dernier et le début du 21e siècle. La Méthode Rose se divise en six chapitres progressifs, appelés "degrés", illustrés par des groupes de pages doubles : à gauche une page d'exercices techniques, et à droite une page de courts morceaux. Ces pièces sont soit des compositions originales aux titres empruntés à l'univers de l'enfance (Je commence, Petite abeille bourdonne, Boute-en-train), soit des incontournables du répertoire enfantin traditionnel (Au clair de la lune, Ainsi font les marionnettes, J'ai du bon tabac, Meunier tu dors) La méthode couvre en deux livres les deux premières années d'étude du piano. Le deuxième livre, intitulé Essor, comprend des fragments d'œuvres classiques adaptés à la portée des débutants.
Bien sûr, cent vingt-cinq ans après sa création, la Méthode Rose peut sembler bien désuète dans le vaste paysage des méthodes de piano. Elle est en effet très classique et souffre de l'absence de diversité de styles musicaux. Mais en réalité, rien d'étonnant à cela : l'auteur affirme dès l'introduction son goût pour les classiques, considère Mozart comme "le plus pur génie de tous les temps" et compose naturellement ses petits morceaux à grand renfort de basses d'Alberti. Et à l'époque, il ne souhaite peut-être pas se risquer avec l'avant-garde musicale de 1900. Ce qui est plus discutable, ce n'est pas tant le répertoire limité que le fait qu'on y parle assez peu de musique, de nuances, de phrasé, de posture, d'intention. De plus, tout est très statique (position de Do, position de Sol, dans le registre medium de l'instrument), répétitif et la grande étendue du clavier n'est à aucun moment explorée.

Toujours est-il que la Méthode Rose a accompagné les débuts de plusieurs générations de pianistes. Elle a connu une nouvelle édition à l'identique en 1960. Une réédition "relookée" en 1992 en collaboration avec Annick Chartreux et Christiane Leroux, complétée de nouveaux exercices et de morceaux traditionnels des folklores anglo-saxon et allemand, puis des rééditions en 1998 et 2022 accompagnées d'un CD reprenant l'intégrale des morceaux récréatifs. Entre-temps, elle a été traduite en anglais, en espagnol, en portugais, en arabe, en japonais, en vietnamien et en braille.
Les pédagogues expérimentent, analysent, recherchent ou écrivent des méthodes qui tentent de répondre aux difficultés rencontrées par leurs élèves. Bien souvent, ils puisent leurs outils dans de nombreux ouvrages dont la complémentarité fait l'atout. Si elle est aujourd'hui très peu représentée chez les enseignants, la Méthode Rose séduit encore de nombreux amateurs : les uns y voient un certain charme vintage, les autres la valeur sûre du classicisme.
Le rabicoin
"Moi j'vois des trucs en rose", écrivit Piaf, en 1945, à la terrasse d'un café parisien pour son amie Marianne Michel. L'une et l'autre enregistrèrent La vie en rose en 1946. Piaf enchaînant les concerts à l'étranger, la chanson connut rapidement un succès international, et marqua l'après-guerre de son optimisme. En 1948 elle fut adaptée en allemand et enregistrée par l'autrichienne Rita Gallos, sous le titre Dann blüh'n für mich die Rosen ("Alors les roses fleuriront pour moi"). Une version qui ne démérite pas d'interprétations plus célèbres !
Le fil de la saison
(agenda culturel)

Prochains événements autour de l'exposition Sounds of Sunset :
Conférence : The World Stage, par Alexandre Pierrepont 16/01
Enregistrement public de l'émission Métaclassique 18/01
Nuits de la lecture : Performance littéraire et musicale, avec Jérôme Attal 23/01
Conférence : L'émigration du jazz New Orleans sur la West Coast, par Philippe Baudoin 01/02
Variations autour de "L'indéterminé" de John Cage 07/02
Autres événements :
Conférence-concert "Désir d'orient - L'orientalisme et Bizet" 31/01
Concert : oeuvres d'Anthony Girard, par le conservatoire du 16e arrt. 08/02
Bruits de fond(s)
(nouveautés dans nos collections + monticule musique, forum des nouveautés livres et partitions)
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