La Musicale décembre 2024 : Écouter/Penser/Classer

L'ancêtre du catalogue en ligne. Conservé à la MMP.
Edito
Si l'on vous dit "classer" ? La Musicale se fait l'écho de Perec et son surprenant et jubilatoire Penser/Classer, en vous proposant de comprendre ce merveilleux processus qui s'opère de l'écoute musicale aux classements musicaux. Mais, nous direz-vous, où se trouve le merveilleux dans ce travail besogneux ? Eh bien il existe, et ce n'est pas un conte de Noël.
Vous entrerez dans l'intimité de la fameuse PCDM4, si chère aux discothécaires, grâce à laquelle vous pouvez vous repérer dans l'immensité de nos collections. Puis c'est à Bach que nous nous intéresserons, ou plus exactement, au classement de ses œuvres effectué par Wolfgang Schmieder. Enfin, Joel Whitburn est l'un des premiers à avoir compilé les classements pop. Et pour bien préparer les fêtes, après la conférence du 19 décembre sur le jazz à Los Angeles, rendez-vous à la fin des articles pour vous amuser à faire votre propre classement des Musicale de l'année qui s'achève.
Écouter/Penser/Classer
Montreuil, Massy, Paris
Dès son arrivée à la MMP, un CD est équipé d'une étiquette de couleur et d'une cote qui commence par un chiffre : 2.9, 1.3, 9.72... Vous êtes-vous déjà demandé d'où venait ce système de classement qui porte le nom de PCDM4 ?
La discothèque de France établit au début des années 1960 un premier cadre de classement dans lequel "tout nouveau disque peut être aisément situé". Force est de constater que les six premiers indices concernent la musique classique et que tous les autres genres se partagent les trois autres. Ce document reflète l'idée que se font alors les discothécaires de la musique en bibliothèque : diffuser la "grande musique" et conserver les musiques traditionnelles et populaires. Au début des années 1980, l'agrandissement des collections et l'arrivée de nouveaux courants musicaux rendent indispensable de repenser entièrement la classification. C'est à quoi s'attelle un groupe de discothécaires déterminés du réseau de la Ville de Paris et de banlieue. Les discothèques André Malraux dans le 6e arrondissement et Robert Desnos à Montreuil deviennent des terrains d'expérimentation. La classification des documents sonores (dite Classification Massy) est publiée par la bibliothèque de Massy à l'été 1984 suivie par une version parisienne en 1985 (dite Classification Paris). Cette version doit notamment être utilisée à la Discothèque Centrale de Paris qui ouvrira un an plus tard et deviendra la MMP. Ce classement prend rapidement le nom qu'on lui connaît encore aujourd'hui : les Principes de classement des documents musicaux en bibliothèque (PCDM) dont la 4e version a été mise à jour en 2008.

Classification des documents sonores. Bibliothèque publique de Massy, 1984.
La PCDM4 est constituée de neuf classes principales et autant de subdivisions nécessaires aux collections des bibliothèques. La classe 5 correspond aux musiques fonctionnelles, c'est-à-dire qui ont une fonction de support : karaoké, musique de détente ou chants d'oiseaux. Quant à la classe 7, elle est à la MMP réservée aux "inclassables", ce qui ressemble à une blague de discothécaire. D'abord utilisée comme une classe de décantation, elle accueille désormais, et comme il se doit, des artistes en musique nouvelle qui ont l'habitude de s'affranchir des cases.

Principes de classement des phonogrammes. Mairie de Paris, Direction des Affaires culturelles, 1985.
Élaborer une classification est toujours une mission ardue et nécessite une mise à jour régulière. Dans les premiers cadres de classements, le reggae est traité comme une "musique de tradition jamaïcaine" et le rap se glisse avec le rock. Ces deux genres ont depuis gagné leur propre classe : 1.5 pour le rap et 1.6 pour le reggae. Il y a aussi bien sûr le cas des albums aux frontières des genres. Dès 1985, un sage discothécaire écrit que le choix d'une classe "devra se limiter dans certains cas à l'attribution d'une tendance 'jazz' ou 'rock', parfois très arbitrairement repérable selon des critères extra-musicaux (itinéraire personnel du musicien, formation instrumentale, éditeur, voire même les habitudes du public)".
Loin d'être une maniaquerie de bibliothécaire, établir une classification reflète une vision de la musique. Les discussions ne sont pas près de disparaître. Franck Sinatra a-t-il sa place avec la musique des Etats-Unis ou avec le jazz ? Et pourquoi pas une grande et ambitieuse classe pour la pop internationale qui regrouperait la K-Pop, la Naija-pop comme les icones des charts ?
Wolfgang Schmieder : le choix de la forme
Le parcours de Wolfgang Schmieder (1901-1990) est à faire pâlir d'envie tous les bibliothécaires musicaux. Ce nom ne vous dit peut-être rien, car c'est un travailleur de l'ombre. Mais il est l'auteur du catalogue thématique des œuvres de Bach, le Bach-Werke-Verzeichnis, couramment désigné par le sigle BWV et devenu une référence incontournable.
Titulaire d'un doctorat en Musicologie de l'Université de Heidelberg, spécialiste de la période baroque, Schmieder étudie ensuite la bibliothéconomie et obtient à Leipzig le diplôme d'état pour l'administration des bibliothèques. On retient souvent de lui qu'il a fondé et longtemps dirigé le département musique de la bibliothèque universitaire de Francfort. Mais il a été, avant ce dernier poste, directeur des archives de la maison d'édition Breitkopf & Härtel à Leipzig. Passionnant à double titre : Bach a vécu et travaillé vingt-sept ans à Leipzig, et Breitkopf, qui existe depuis trois siècles, est le plus ancien éditeur de musique au monde ! Si à l'époque de Bach, il ne publiait que des livres, il est reconnu aujourd'hui comme le spécialiste des éditions complètes. Il revient souvent à l'éditeur d'établir le catalogue des œuvres qu'il publie. C'est chez Breitkopf que paraît la première édition des œuvres complètes de Mozart, le catalogue Köchel et que, tout naturellement, paraîtra le catalogue de Schmieder.

Wolfgang Schmieder (Wikipedia). MGG, vol. 14, consultable à la MMP. Manuscrit de L'Art de la fugue (Wikipedia)
Schmieder est donc à Bach ce que Köchel est à Mozart - ou encore Deutsch à Schubert. Mais alors que la plupart du temps, les œuvres sont numérotées par ordre chronologique de composition (suivant le principe des "opus" qui les identifient), Schmieder a choisi un classement par genre. Ce que fera dans la foulée Hoboken pour le catalogue des œuvres de Haydn, suivi de près par Baselt pour celui de Haendel.
Le classement thématique a ses avantages. Du strict point de vue scientifique, l'ancienneté et la richesse des œuvres de Bach rendent la chronologie difficile à établir. Ensuite, du point de vue de la recherche, le classement par genre facilite la consultation et la compréhension de cet immense corpus. Enfin, Schmieder s'est appuyé sur des travaux qui avaient été déjà effectués par la Bach-Gesellschaft, fondée en 1850 et dont l'objectif était d'éditer les œuvres complètes du compositeur.
Exactement cent ans plus tard, après quatre ans d'un travail colossal, Schmieder publie son BWV initial, qui va jusqu'au numéro 1080 (L'Art de la fugue, bien sûr !). Viennent ensuite les additions, puis les œuvres apocryphes, notées ANH comme Anhang ("annexe"). Ainsi, le BWV 1 n'est pas la première œuvre de Bach, mais la première des 224 cantates, qui sont toutes regroupées au début du catalogue. Quant au BWV 1128, c'est l'œuvre la plus récemment découverte : une Fantaisie pour orgue en sol mineur sur un choral, Wo Gott der Herr nicht bei uns halt, que vous pouvez évidemment emprunter à la MMP. Pour l'anecdote, le BWV 1128 était anciennement le ANH 71, avant que son authenticité ne soit prouvée.

Catalogue BWV, éd. Breitkopf & Härtel. Bibliothèque de l'institut Bach-Archiv à Leipzig.
Le travail de Schmieder s'inscrit dans une tradition musicologique où d'autres chercheurs ont approfondi l'étude de l'œuvre de Bach, comme Philipp Spitta, Alfred Dürr ou encore Christoph Wolff, actuel directeur de l'institut Bach-Archiv à Leipzig. Aujourd'hui, les efforts de numérisation comme le Bach Digital Project complètent l'œuvre de Schmieder en rendant les manuscrits accessibles au grand public.
Joel Whitburn : un livre de listes
Pour autant que je sache, Joel Whitburn n'a jamais été bibliothécaire. Mais il aurait pu. À vrai dire, je pense même qu'il aurait dû. Né en 1939 dans le Wisconsin, ce jeune fan de musique achète son premier exemplaire du journal Billboard à 12 ans, et c'est une révélation.
"D'un seul coup, je savais quelle était la chanson n° 1 dans le pays [...] j'ignorais totalement qu'il existait un classement qui donnait cette information.
J'adore les charts [...] j'apprécie de pouvoir suivre le succès d'un artiste. Il y a simplement un plaisir à cela. C'est une excitation chaque semaine. Et il y a des millions de gens comme moi à travers le monde".
Ce que lit Whitburn dans le Billboard, c'est le "Billboard Music Popularity Chart" qui deviendra le "Hot 100" en 1958. S'appuyant sur les ventes en magasins, la diffusion en radio et sur les juke-box, le "Hot 100" est le classement incontesté pour l'industrie de la musique et le socle de tout son travail pour les années à venir.
Il commence alors à cataloguer et ficher des disques à partir de ce classement. Un travail qui débouchera cinq ans plus tard, sur son premier livre, Joel Whitburn's record research. Compiled from Billboard Magazine Hot 100 charts, 1955-1969, en 1970. Billboard, sa source première, décide alors de lui donner l'accès à ses archives, une collaboration à long terme dont le premier acte est la publication en 1972 de Top Pop Records, 1955-1972.

Whitburn n'a cependant pas inventé l'art de la discographie. D'après Brian Rust, la "magnifique obsession" dont parle Jerry Atkins a commencé avec les collectionneurs de jazz qui créent le genre ; et le terme apparaît pour la première fois sous la plume de Charles Delaunay en 1936 avec la parution de son fameux Hot Discographie, maintes fois réédité. Au même moment, au Royaume-Uni, Hilton R. Schleman publie Rhythm on Record. En effet, Whitburn est l'historien du rock et des charts et les préoccupations liées à la pop diffèrent grandement des exigences de la discographie de jazz dont un des apports les plus remarquables était notamment la reconstitution, bien souvent à l'écoute, du line-up de chaque session.
Whitburn liste toutes les chansons classées dans le Top 100 pour les années concernées et ses discographies se divisent en deux grandes sections. La plus importante était celle des Artistes, elle fait apparaître (1) la date d'entrée dans le classement, (2) le plus haut classement, (3) le nombre de semaines dans le classement, (4) l'interprète, (5) le label et le numéro de catalogue. La section des Chansons met en relief les différentes interprétations d'une même chanson, sa popularité au fil des années.... La dernière section est consacrée aux trivia. Un travail de bénédictin (ou de nerd selon le point de vue) très estimé pour sa précision et sa fiabilité (Whitburn a par exemple fait l'acquisition de tous les disques listés pour vérifier les informations à la source).
Comme l'écrit Eric Weisbard dans son livre sur les grands textes portant sur la musique populaire américaine, les livres de Whitburn "étaient cités dans tous les livres sur la musique avant qu'internet ne les supplante" mais font, encore aujourd'hui, et bien qu'uniquement constitués de listes, partie de la culture et de la mythologie pop-rock.
Le fil de la saison
(agenda culturel)

Blindtest et karaoké avec les bibliothèques du forum 14/12
Conférence de Steve Potts sur le jazz à Los Angeles 19/12
Bruits de fond(s)
(nouveautés dans nos collections + monticule musique, forum des nouveautés livres et partitions)
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